« On ne devrait pas attendre que la femme soit victime pour venir l'accompagner »

15. April 2020   ·   Passy Mubalama

Le gouvernement allemand devrait reconnaître les organisations locales comme des partenaires politiques importants pour la promotion des droits des femmes en République démocratique du Congo. À cette fin, l'Allemagne doit garantir des possibilités de financement direct et un soutien aux approches préventives dans la promotion des femmes. Un entretien avec l’activiste des droits des femmes Passy Mubalama.

1. Pourriez-vous nous donner une idée de votre travail à l’organisation AIDPROFEN et nous expliquer pourquoi vous l’avez fondée ?

J'ai fondé l’organisation non-gouvernementale AIDPROFEN en 2011. Avant, je travaillais comme journaliste pour plusieurs agences de presse à Goma [en RDC]. Déjà dans le cadre de ces fonctions, je voulais parler des sujets qui affectent les femmes directement et leur donner une voix. Un jour, on m’a appelé au camp de déplacés de Mugunga pour écrire un rapport sur des femmes qui avaient été victimes de violences sexuelles dans le camp la nuit précédente. J'ai été choquée de la situation sur place. Je me suis dit qu'en tant que Congolaise, il fallait venir en aide à ces enfants et à ces femmes. Cette expérience m’a inspiré à fonder AIDPROFEN.  

Dès le début, AIDPROFEN a travaillé pour les droits des femmes au niveau de la communauté. Parce que d’un côté, les violences sexuelles faites aux femmes en RDC sont liées, jusqu’aujourd’hui, à la présence de groupes armés. D’un autre côté, nos coutumes et traditions rétrogrades normalisent la violence faite à l'égard de la femme. Pour cette raison, dès le début, notre approche à AIDPROFEN a inclus la sensibilisation, l’éducation sur les droits de l’homme et la mobilisation de la communauté pour la lutte contre les violences faites aux femmes. La femme est non seulement victime du conflit armé dans la région, et victime des violences sexuelles et des discriminations, de plus, elle n’est malheureusement presque pas représentée au niveau des prises de décision. Il faut donc travailler sur la participation des femmes dans les institutions. En conséquence, AIDPROFEN a initié des programmes d'encadrement et d'accompagnement des femmes dans les partis politiques pour vraiment sensibiliser la communauté sur la participation politique.  

AIDPROFEN travaille dans trois domaines principaux : Premièrement, sur le monitoring des violations des droits de l’homme avec un regard particulier sur les droits des femmes ; deuxièmement, sur la bonne gouvernance et la démocratie, où l’on renforce l’engagement civique et politique des femmes et des jeunes pour lutter contre les inégalités en République démocratique du Congo ; et finalement, sur la promotion des résolutions 1325 et 1820 des Nations-Unies, qui protègent et encouragent [entre autre] la participation politique des femmes au sein des instances décisionnelles ainsi qu’à la consolidation de la paix.  

2. Comment décrierez-vous la situation actuelle pour les femmes et les jeunes filles en RDC ? Quels sont les défis majeurs pour la sécurité des femmes en RDC ? 

Dans les dernières années, il y a eu des avancées, parce qu’il y a de plus en plus de femmes qui ont pris conscience qu'elles peuvent aussi participer. C’est important. Les femmes congolaises ne sont pas que des victimes. Elles sont aussi des femmes très fortes qui font beaucoup pour contribuer au développement du pays d'une façon journalière, et il faut montrer ces côtés positifs. Mais, entretemps, l'accès à la politique et la sécurité des femmes posent toujours un grand problème. Dans les milieux ruraux, il y a beaucoup de femmes qui continuent encore aujourd'hui à être victimes des violences sexuelles et de violences basées sur le genre, surtout dans les zones où il y a encore des groupes armés. La RDC compte actuellement plus de 80 ou 90 groupes armés qui sont responsables de plusieurs violations des droits des femmes, notamment le viol, le kidnapping des femmes, les abus, l'esclavage sexuel et beaucoup d'autres formes que nous déplorons. 

3. Selon vous, la résolution 1325 du conseil de sécurité des Nations-Unies est-elle à la hauteur de la complexité du conflit ? Le problème est-il principalement au sein des différentes résolutions ou dans leur implémentation ?  

La RDC, depuis longtemps, a ratifié tous ces textes au niveau international, y inclus la résolution 1325, mais malheureusement, les textes restent théoriques. La résolution ne se matérialise pas dans la pratique des femmes dans la vie quotidienne. Peut-être qu’il y a quelques femmes qui connaissent les termes de la résolution 1325. Mais combien en connaissent le contenu ? Et comment est-ce que le gouvernement congolais assure que cette résolution, qui protège la femme et son implication dans le processus de paix, soit mise en application ? La mise en œuvre, c'est le travail qui continue chaque jour.  

4. Comment évaluez-vous les efforts internationaux visant à inclure des questions de genre dans leur programmation et leur soutien pour les projets en RDC ?  

Je pense que la communauté internationale s'implique beaucoup dans la mise en œuvre de toutes ces résolutions, surtout dans l'accompagnement du gouvernement. Mais on connait les défis au Congo. La participation politique des femmes est encore très faible, malgré qu'on ait eu trois élections déjà. Parfois on se demande à quoi sert tout l'argent qui est déployé pour accompagner les gouvernements dans ce processus. Est-ce que le financement arrive vraiment auprès des communautés auxquelles il est destiné ? Par exemple, il y a beaucoup de bailleurs de fonds qui interviennent pour donner des réponses par rapport aux violences sexuelles. Mais il y a très peu d'investissements pour la prévention et l'éducation des femmes par rapport à leurs droits de participation. Ce calcul est erroné : on ne devrait pas attendre que la femme soit victime pour venir l'accompagner. Au contraire, on doit préparer la femme pour qu'elle sache comment elle peut réagir dans le cas d’un conflit. Car sur le terrain, la situation ne s'améliore pas et l'insécurité est toujours persistante.  

5. Trouvez-vous que les modes de financement sont structurés de manière sensible à l'égalité des genres ? L’engagement de l'Allemagne en tant qu'acteur international, est-il efficace ?  

Le budget du gouvernement congolais ne prévoit pas de financement pour les questions sur le genre. Il y a un ministère du genre, de la famille et de l'enfance. Pourtant, lors de la budgétisation du Congo, on ne tient pas en compte les aspects du genre. Le genre est vu comme une question transversale parmi différentes autres activités, alors que pour moi, cela devrait prendre une place particulière dans le financement.

La communauté internationale, les différents bailleurs de fonds, et dans ce cadre aussi le gouvernement allemand, se sont engagés à accompagner le gouvernement. Par contre, les grands bailleurs de fonds ne financent pas, du moins pas directement, les petites organisations communautaires qui sont dans des milieux où les femmes sont vraiment affectées. On ne leur donne pas de financement ! L'argent est donné soit au gouvernement, soit à certaines grandes organisations internationales. Mais la communauté locale, les organisations locales sont celles qui sont en face de toutes les réalités et différents problèmes que connaissent les femmes. Pour moi, ce serait l'accompagnement de ces organisations qui ferait mieux – bien sûr, en accord avec le gouvernement qui, normalement, doit assurer la sécurité de sa population.  

6. Pourquoi le financement ne va-t-il pas directement à la société civile, à des petites organisations ?  

La logique est le souci que les petites organisations n'ont pas toutes les compétences nécessaires en termes de gestion financière. Les bailleurs de fonds ont peur que les organisations à la base ne sachent jamais gérer des millions ou qu’ils détournent l'argent. Pourtant, le risque est toujours le même. Si on veut autonomiser la société civile, on doit essayer de faire confiance. Je suis sûre que parmi les organisations de la société civile, il y a des organisations vraiment crédibles, qui ne détourneraient jamais un financement, qui voudraient aider ou accompagner les femmes affectées par les conflits. Je pense qu'on doit renforcer la société civile, les organisations locales qui seront sur place en permanence pour travailler avec les communautés locales.  

7. L’Allemagne est en train de concevoir un nouveau plan d’action national pour l’agenda. Selon vous, quels aspects devraient être intégrés ? Comment la RDC, et plus particulièrement AIDPROFEN, pourraient bénéficier davantage ?

Je pense que ce nouveau plan devrait tenir compte des besoins spécifiques des femmes dans leur différente communauté.  

Premièrement, le gouvernement allemand devrait se baser sur l'expertise des organisations locales. Ce ne seront pas les organisations internationales qui vont changer les choses au Congo. C'est la population congolaise, surtout la société civile, qui doit prendre un rôle important par rapport aux questions de promotion des droits des femmes, y inclus la mise en œuvre de la résolution 1325. En tant que société civile, on souhaite être soutenues par les différents bailleurs de fonds et par d’autres partenaires. De plus, même si les moyens sont là, l’accès à ces moyens est limité pour les organisations locales et nationales. J'espère que cette nouvelle stratégie prendra en compte le fait que les organisations de la société civile nationale sont des acteurs importants pour la promotion des différentes résolutions et considèrera ces organisations comme partenaires politiques.  

Deuxièmement, on s'est rendu compte que les interventions d’un format très général (comme des formations en salles), ne nous aident pas beaucoup à AIDPROFEN, dans notre but d’organiser les femmes pour qu’elles-mêmes soient en mesure de porter au loin leur voix. Pour y réussir, il faut trouver d'autres moyens plus innovants. AIDPROFEN est en train de mettre en place différents forums pour accompagner les femmes.  

Le dernier aspect qu’on ne doit pas oublier est l’insécurité que nous, en tant qu’activistes et défenseurs des droits des femmes, rencontrons dans la mise en œuvre de notre travail. Je pense qu’on oublie souvent que nous, en tant qu’acteurs de changement, faisons face à de nombreuses difficultés chaque jour, par exemple sur le plan psychologique. C’est pour cela qu’il est important d’accompagner les femmes et aussi les autres acteurs de changement pour assurer leur sécurité, surtout dans les zones du Congo où il y a beaucoup d'insécurité.  

8. Quel est votre rêve pour le futur de la RDC ?

J'ai plusieurs rêves pour le Congo, pour moi, pour le futur. Le grand rêve est qu'un jour, nous puissions vivre en paix. Et que le Congo soit un pays où la population puisse vivre en paix et bénéficier des différentes ressources immenses que nous avons dans ce pays, mais desquelles malheureusement, nous n'arrivons pas à bénéficier à cause des conflits dans la région. Pour moi, la femme est une actrice motrice pour le changement et pour le développement de la RDC. J'espère qu'à travers tout notre travail, le changement que nous souhaitons arrivera un jour. Mais on ne fera ça pas seul : Je crois beaucoup au travail en synergie. Ce n’est pas seulement nous, les femmes, mais aussi les hommes dont on a besoin. Il est vrai que l’homme est souvent auteur des violences auxquelles la femme fait face. Pourtant, je pense que l’homme est aussi un acteur important avec qui nous devons travailler pour que les changements que nous souhaitons puissent arriver un jour. Et si seulement on peut arriver à restaurer la paix, je pense que cela sera un grand pas pour le respect des droits humains et plus particulièrement des droits des femmes.

L'interview a été réalisée par Julia Friedrich et Marie Wagner le 12 mars 2020. Elle a été éditée par souci de clarté et de concision.

Une version allemande a déjà été publiée sur ce blog.

Friedensförderung Gender Demokratieförderung

Passy Mubalama

Passy Mubalama ist eine demokratische und feministische Aktivistin. Als Gründerin und Geschäftsführerin von AIDPROFEN kämpft sie für Demokratie, bürgerliche und politische Rechte von Frauen, gute Regierungsführung und Rechtsstaatlichkeit in der Demokratischen Republik Kongo und anderswo. Sie wurde 2020 mit dem „Women of Distinction“-Preis der NGO Commission on the Status of Women (CSW) ausgezeichnet. (@PassyMubalama; @aidprofenasbl)